Le mythe de l’innovation pédagogique

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Combien d’articles, posts et commentaires en faveur de pratiques pédagogiques faussement appelées « novatrices », qualifiées d’actives, où l’on croit et fait croire que le novice (l’apprenant) va coconstruire son apprentissage avec l’expert (l’enseignant, le formateur) dans une relation horizontale ? A l’heure où l’adolescent est considéré comme un adulte, où l’on confond neurosciences et psychologie cognitive, où l’on résume la créativité à la fluence de la pensée divergente, où l’on souhaite la disparition de la connaissance au profit de l’approche par compétences, et j’en passe, je vais prendre l’immense risque de valoriser les pédagogies traditionnelles alors que je suis convaincu de l’utilité des pédagogies « novatrices » pour les employer moi-même dans un arsenal étendu de pratiques.

De fausses nouvelles pédagogies

La classe inversée remonte au moins au XIXè siècle comme nous l’apprend Jacques Rancière. Elle est avec le peer-teaching (enseignement de pair-à-pair, classe mutuelle) l’un des éléments des pédagogies coopératives employées dans les Universités américaines depuis plus de 50 ans, et une pratique largement répandue dans les middle schools (collèges) et high schools (lycées) depuis des lustres.

Quel que soit notre âge, nous avons sans doute dû, au cours de notre scolarité, étudier quelques chapitres à la maison avant de les étudier avec notre professeur. Dans la pratique, qui le faisait avec rigueur ?

Aux Etats-Unis, surtout dans les écoles publiques, la pratique de la classe inversée a souvent fait des cours des moments de discussion. On s’aperçoit qu’en réalité les élèves n’apprennent pas les cours chez eux, bien que les enseignants laissent leurs documents en libre accès sur l’intranet de l’établissement. Et les sources sont autrement plus abondantes qu’en France !

Le processus d’admission dans les Universités américaines implique de passer un test standardisé, comme le SAT. Ceux qui réussissent s’y préparent souvent en s’inscrivant à des cours (Kaplan ou autre), où ils bachotent. Point de classe inversée.

J’ai préparé des élèves américains au SAT, je connais donc les épreuves, et j’ai des amis psychologues et profs d’Université qui ont travaillé pour ETS, l’organisme qui a créé le SAT (et PISA !). On est presque dans une épreuve psychométrique.

Dans certains États américains, les professeurs du secondaire reçoivent une prime si leurs élèves réussissent aux tests standardisés. Résultat : ces professeurs entraînent leurs élèves à passer les tests standardisés, ils ne font plus cours. Point de classe inversée. Point de cours non plus !

Au Japon, les élèves suivent une double scolarité : ils vont au collège ou au lycée où ils ont déjà plus d’heures de cours qu’un élève français, puis ils suivent des cours dans un établissement privé, y compris le week-end. On n’y pratique pas la classe inversée. Quel est le classement PISA du Japon ? Et peut-être qu’à Singapour, Hong Kong, et en Corée du Sud, on travaille beaucoup, et pas forcément avec la pédagogie de la classe inversée.

Si l’Allemagne a miraculeusement grimpé au classement PISA, ce n’est pas parce que le système scolaire allemand (qui est une véritable catastrophe) a fait un bond incroyable, mais parce qu’il s’est adapté pour faire réussir les élèves à l’évaluation PISA. PISA est un instrument politique d’harmonisation des systèmes scolaires pour faire accepter les réformes qui n’ont d’autre but que de casser l’enseignement académique humaniste au profit de l’enseignement utilitariste. C’est un constat, pas une critique négative. On ne peut pas comparer la France où à 15 ans (l’âge mesuré par PISA) moins de la moitié des élèves prend des cours particuliers avec le Japon où tout le monde prend des dizaines d’heures de cours particuliers, pas une ou deux heures par semaine. On compare ce qui est comparable.

Je crois qu’en France, 75% des élèves de 1ère S ont bénéficié pendant leur année scolaire de cours particuliers (je cite de mémoire, il faudrait vérifier). Je ne crois pas que la classe inversée soit abondamment pratiquée.

Richard Arum et Josipa Roksa sont deux professeurs de sociologie. En 2011, ils ont publié une étude dans un livre : Academically Adrift: Limited Learning on College Campuses, University Chicago Press. Ces sociologues ont suivi un panel représentatif de 2322 étudiants provenant de 24 Universités américaines pendant leurs 4 premières années d’études supérieures (les undergraduates). Ils concluent qu’on n’apprend pas grand-chose à l’Université (malgré la diversité des pratiques pédagogiques dont la classe inversée) parce que…les étudiants n’apprennent pas. Malgré les frais d’inscription rédhibitoires. Conclusion : payer soi-même ne motive pas davantage que si c’était le contribuable qui payait, donc cet argument est bidon. Ou plus exactement, les étudiants qui s’inscrivent dans des filières exigeantes, lisent les ouvrages recommandés, n’ont pas d’activité salariée et ne perdent pas leur temps à profiter des loisirs offerts dans les campus…apprennent beaucoup...quelle que soit la pédagogie.

J’ai un grand ami qui enseigne les mathématiques dans une Université parisienne. Il a autant de médailles qu’un général de l’Armée soviétique, bref, c’est une pointure comme on dit. En plus, il est presque aussi drôle que moi et fait du vélo. Je lui ai demandé « pourquoi la France a autant de médailles Fields alors que le niveau en mathématiques n’est pas top ? » Cet ami m’a répondu : « regarde quels établissements ils ont fréquenté ». Au passage, l’enseignement des mathématiques à l’Université n’a rien à voir avec les pratiques au lycée – c’est beaucoup mieux -, par conséquent, il est possible d’aimer les maths en fac de maths même si on ne les a pas aimées au lycée…et il est possible de devenir bon avec du travail.

J’ai fait des formations pour des enseignants du second degré en ayant pris soin de fournir des documents avant la formation. Peu les ont consultés.

Des formateurs et responsables RH qui travaillent pour des organisations où l’on trouve quantité de documents de qualité sur leur intranet m’affirment régulièrement que ces derniers ne sont pas consultés, rendant difficile la pratique de la classe inversée.
L’apprentissage expérientiel, le Learning by doing, l’enseignement de pair-à-pair sont des innovations pédagogiques ? Freinet…Montessori ? Tout cela existe depuis longtemps, il n’y a rien de nouveau sous le soleil.

Les établissements auto-gérés comme Summerhill ou celui de Gabriel Cohn-Bendit ? On regarde les résultats, l’absentéisme ? Pourtant, il n’y a par définition aucune contrainte, donc cela devrait motiver tout le monde. Eh bien non, contrairement à ce que l’on croit, la liberté ne motive pas davantage que la contrainte !!!

Bon, je pourrais vous bombarder d’études scientifiques, des expériences de niveau 3 que chérit le grand Steve Brissonette, pas des études bidon de niveau 1, mais cela nous conduirait trop loin pour le moment. Et puis, il y a John Hattie pour consulter les méta-analyses, avec critique, parce qu’il y a à redire.

Au final :
· Les pédagogies « novatrices » ne sont pas des innovations. Tout existe depuis longtemps. Les résultats en terme d’efficacité sont très mitigés lorsqu’on examine la littérature scientifique sur le sujet. Mais c’est aussi le cas des pédagogies traditionnelles.
· Ce n’est pas parce qu’on réussit un examen (pour obtenir son diplôme, PISA, SAT…), qu’on maîtrise le contenu qui nous a permis de réussir. Un test mesure la réussite au test. Reuven Feuerstein, avec son PEI (Programme d’Enrichissement Instrumental) a bien prouvé que lorsqu’on s’entraînait à passer le QI, le QI s’améliorait…grâce à l’entraînement.
· Par conséquent, la réussite à un examen n’implique pas automatiquement la réussite d’une pédagogie ni ne préfigure la capacité à employer ce que l’on a prétendument appris pour résoudre des problèmes divers (ce qu’on appelle « le transfert ») ; c’est bien plus complexe.
· Un instructeur, formateur, enseignant, coach qui emploie des pédagogies traditionnelles n’est pas forcément mauvais.
· Ce qui prime, le plus important, le grand secret de l’univers, c’est….LE TRAVAIL. Là encore, il n’y a rien de nouveau.

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