Neuropédagogie et neuroéducation

de la connaissance au transfert

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Saurez-vous résoudre ce problème donné par Daniel Kahneman dans Thinking Fast, Thinking slow, et comprendre la relation entre la connaissance et le transfert ?

Célibataire de 31 ans, diplômée en philosophie, Linda est directe et très intelligente. Étudiante, non seulement elle était profondément concernée par les problèmes de discrimination et de justice sociale, mais elle a aussi participé à des manifestations anti-nucléaires.

Quelle alternative est la plus probable ?
• Linda est employée de banque
• Linda est employée de banque et militante dans un mouvement féministe »

Peut-être que comme 85% des doctorants de l’école de commerce de Stanford, vous avez opté à tort pour la seconde proposition.

De tous les groupes d’étudiants testés, seul ceux qui étudiaient les sciences sociales ont réussi (à 64%). Pourquoi les sciences sociales ? Peut-être parce qu’ils avaient abordé le militantisme et connaissaient ce sujet. Ces étudiants auraient-ils aussi bien performé si Linda avait eu un profil différent ?

Je ne suis pas certain que les étudiants en sciences sociales aient vu un problème de statistique ou de logique là où d’autres ne l’ont pas vu. Je crois que le champ sémantique du militantisme a joué trois rôles :
• La détection d’un pattern : il existe une situation proche de celle vécue en cours
• L’identification et le schéma mental: ils se sont identifiés à Linda et ont mobilisé le bon schéma mental. J’ai mené plusieurs expériences avec deux groupes d’apprenants. L’un devait incarner son apprentissage (embodied ou grounded cognition), pas l’autre. Le groupe qui incarnait son apprentissage a systématiquement mieux performé que l’autre. Par exemple, devenir x ou y dans une équation, devenir un atome en physique, être Louis XIV, etc.
• Un indice de récupération : le cours a été récupéré en mémoire grâce à cet indice

Pour rappel, il existe quantité de souvenirs qui ne sont récupérés (sur le plan neurobiologique on devrait dire « reconstruits ») qu’en présence d’un indice de récupération. Un footballeur qui joue arrière-droit et qui a l’habitude de jouer avec un partenaire x aura des difficultés à jouer en défense centrale ou avec un autre partenaire, parce qu’il aura moins d’indices de récupération pour récupérer son football. Son football est dans sa tête, mais il ne peut pas le récupérer. Ce n’est pas une hypothèse, j’ai fait une expérience sur ce sujet, avec des élèves certes, pas avec des footballeurs. Un entraînement en imagerie mentale a permis de construire les bons indices de récupération en l’absence du partenaire en question ou du poste, ce qui s’est vu par une adaptation plus rapide sur le terrain, donc un gain de performance.

Pour explilquer l'échec des doctorants de l'école de commerce de Stanford, aussi bien que l'échec de tous les groupes d'étudiants (seules les sciences sociales ont réussi), on peut écarter la déficience intellectuelle, la responsabilité de mauvais professeurs ou d'une pédagogie inadaptée.

Ce "test de Linda" illustre parfaitement un problème de transfert : utiliser ce qu’on a appris dans un contexte pour résoudre un problème dans un autre contexte. Les étudiants, dans leur contexte de formation, ont tous appris les statistiques, mais ils n'ont pas su appliquer leur savoir pour performer à ce test.

Des scientifiques tendent à croire que le transfert est lié à un calcul de probabilité. Or, plus on connaît, plus il est probable que l’on puisse détecter un pattern et trouver un indice de récupération qui permettra de reconstruire les connaissances (on parlera alors de « connaissance conditionnelle ») permettant de résoudre un problème dans un contexte autre que celui de la formation.

Le transfert est donc une fonction de la connaissance. Or, plus on connaît, plus il est probable que l’on puisse activer la connaissance conditionnelle.

A l’heure où l’on méprise la connaissance, où l'on estime que les formations ne doivent pas être centrées sur la connaissance, il y a matière à réfléchir.

Pour rappel, la connaissance résulte d’une transformation de l’information, d’une déformation de la formation. Seul l’apprenant est capable de transformer les informations, ce qu'il prélève dans son environnement (livre, site Internet, professeur...) en connaissance. C’est un processus purement personnel et intime qui nécessite du temps et des efforts.

Il est donc inutile de blâmer les pédagogies, les formats de formation, les formateurs, si un apprenant ne parvient pas à détecter dans son environnement naturel une situation où il faut appliquer ce qu'il a appris en formation.

En effet, on sait désormais que 85% des doctorants de Stanford, l’une des meilleures Universités au monde ne sont pas parvenus à résoudre un problème très simple.

L’être humain et le monde sont complexes. C’est ça le problème.

Pascal Roulois

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