Neuropédagogie et neuroéducation

Conversation sur apprendre à apprendre

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Entre 2001 et 2010 j’avais testé la neuropédagogie en cours particuliers sur quelques apprenants. Certains occupent désormais de très hautes fonctions. Le dernier de mes étudiants, Christopher, a accepté de se livrer à une conversation et nous donnons quelques clefs pour réussir ses études. Note: l'entretien a été réalisé en anglais, et je l'ai traduit en français.

Pascal Roulois : Christopher, tu es l’un des nombreux étudiants que j’ai suivis et qui ont réussi au-delà de leurs espérances. Certains exercent désormais de très hautes fonctions. Tu viens de réussir brillamment tes examens au barreau, après avoir été sur la dean’s list à Drexel, remporté plusieurs prix, puis admis à Georgetown une prestigieuse Université, et te voilà désormais avocat. L’objectif de cette conversation publique est d’aider les apprenants en partageant ton expérience, et donner des conseils. Tu es parti de loin et tu arriveras loin (peut-être Président des Etats-Unis d’Amérique !), donc tu es le candidat idéal pour cela, et je te remercie du fond du cœur d’accepter cet entretien.

Tu as suivi mes cours pendant quelques semaines il y a 10 ans. En 2017, tu as écrit « quand j’ai rencontré Pascal, j’étais un étudiant qui plaçait l’athlétisme avant le reste. Je me souviens parfaitement de mes premières sessions avec Pascal, je ne comprenais pas la méthode de sa folie. »
Je me souviens même que tu voulais arrêter au bout de quelques séances. Qu’est-ce qui te paraissait « fou » dans mon approche ? Qu’est-ce qui t’avait incité à arrêter ?

Christopher Bonnaig: Pascal, je dois d’abord te remercier. tes conseils m’ont apporté énormément. J’ai toujours hâte de te parler parce que je sais qu’il y aura toujours des idées rafraîchissantes que je peux utiliser dans la poursuite de divers objectifs et projets personnels. C’était certainement vrai car j’ai utilisé tes techniques à Drexel, Georgetown, en passant mes examens au barreau, et dans toutes mes activités. J’espère pouvoir inspirer les gens comme tu m’as inspiré, et je continuerai à me tourner vers tes conseils.

Oui, il y a 10 ans, nous nous sommes rencontrés pour la première fois et je pensais que tu étais fou ! Je me souviens que tu m’avais demandé de me souvenir des capitales des pays d’Amérique du Sud en utilisant des techniques comme nommer différents monuments dans mon quartier natal. Je me suis dit: « Qu’est-ce que l’Amérique du Sud a à voir avec ma ville natale?! De quoi parle-t-il ?! » Cela n’avait aucun sens pour moi et je voulais retourner à mon entraînement sportif. Je n’avais aucune idée que la formation que tu me donnais était encore plus importante que je ne pouvais l’imaginer. En fin de compte, un exercice m’a montré qu’il y avait une méthode derrière ta folie et cela m’a convaincu de continuer tes leçons.

Pascal Roulois: Ce que tu dis est très important. Un apprenant fait d’abord attention à la forme, aux contours, à la structure, parce que c’est la première chose visible et ce qui est le plus facilement mémorisable. Nos lointains ancêtres chasseurs-cueilleurs avaient besoin de savoir où trouver de la nourriture, puis quelle nourriture trouver. Ce qui dans le cerveau se traduit par le chemin du Where et le chemin du What. C’est pourquoi l’écrasante majorité des apprenants reste piégé par la forme, la structure, et ils mémorisent sans comprendre, peu importe la pédagogie et même s’ils réussissent aux évaluations. Nous avons une capacité extraordinaire à mémoriser et cela nous amène à confondre ce qui est familier avec ce qui est connu.

Tu as eu beaucoup de cours dans le passé, dans différentes matières. Donc ton cerveau avait enregistré des structures de cours. Par exemple, présenter un plan et des objectifs éducatifs au début d’un cours. Tout cela façonne tes connaissances préalables, ton modèle mental. Cette connaissance préalable, ce modèle mental, agissent comme un filtre qui filtrera de nouvelles informations. Donc, ce filtre t’as permis de noter ma façon différente de faire, l’écart par rapport à la norme. Cette déviation par rapport à la norme avait activé ton système émotionnel qui t’avait indiqué que ma façon de faire les choses était soit un danger, soit une opportunité. Comme avec nos lointains ancêtres chasseurs-cueilleurs.

Un danger parce qu’il pourrait remettre en question toutes tes certitudes passées. Changer a un coût. Une opportunité car elle pourrait t’apporter de la nourriture que tu n’avais pas goûtée auparavant. Nous n’avons pas beaucoup changé, même si notre société a considérablement évolué. Quelque part, nous sommes encore des chasseurs-cueilleurs.

Enfin, tu as décidé d’être ouvert d’esprit et de poursuivre les cours. Etre ouvert d’esprit est une qualité essentielle. Il évite les jugements hâtifs qui peuvent nous enfermer dans nos certitudes et nous empêcher d’apprendre. Éviter les jugements précoces est une qualité essentielle du bon apprenant. C’est une qualité de penseur critique, comme l’a dit Robert Ennis. Et dans nos cours sur apprendre à apprendre, nous avons certainement appris certaines techniques, mais surtout une façon de penser, de traiter l’information en profondeur, et non en surface, et de construire ses connaissances en apprenant de façon autonome. Mon but était de faire de toi un apprenant autonome, un être qui pense, quelqu’un qui ne reste pas prisonnier des structures existantes, mais qui est capable de penser au-delà de ce qu’il voit. Quelqu’un qui, quand il regarde un nuage, ne va pas dire « ça ressemble à un cheval », c’est-à-dire qui ne va pas être prisonnier des structures imposées par sa mémoire à long terme, mais qui sera capable de changer son angle de vue, d’être flexible, de trouver de nouvelles solutions à un nouveau problème. Une personne créative.

Maintenant que j’ai rappelé la nécessité d’être ouvert d’esprit et d’apprendre à penser en plus d’apprendre à mémoriser, peux-tu partager entre 5 et 10 conseils pour l’apprentissage, qui sont valables pour l’étude des lois, mais aussi pour le reste ?

 

Christopher Bonnaig: Il y a quelques années, je parlais avec un professeur de Georgetown. Nous discutions d’un sujet de recherche. Je lui avais dit que j’étais incertain sur le sujet, et un peu inquiet sur la direction à prendre pour mes recherches. Il m’avait regardé avec un sourire et avait posé une question: « Christopher, savez-vous ce qu’ils disent sur la zone de confort? Rien ne pousse là-bas ! » Son conseil était simple : tu grandiras en acceptant des défis plus qu’en demeurant prisonnier de ce qui est facile. Je partage cette histoire parce que je pense qu’elle est si riche d’enseignements pour l’étude du droit, des affaires, de la science ou de quoi que ce soit d’autre. Vous devez être prêt à essayer des choses qui ne sont pas immédiatement dans votre zone de confort. Il faut développer un état d’esprit qui vous pousse à quitter votre zone de confort.

Comment relever des défis dans le contexte de l’apprentissage ?

Une suggestion que je peux proposer est de créer vos propres systèmes d’apprentissage. Bien sûr, il doit y avoir une base solide pour construire le système. Il devrait avoir des principes d’organisation fondamentaux. Le développement de vos propres systèmes et principes d’organisation au fil du temps facilitera l’apprentissage de quoi que ce soit. Quand je pense à mon propre système d’apprentissage, il y a cinq principes clés qui, à mon avis, sont importants.

Renforcer mon état d’esprit; Être conscient du temps; Poser des questions; Expliquer l’information avec clarté; et pratiquer l’écriture et le discours oral.

Renforcer mon état d’esprit: Faire les choses que vous ne voulez pas faire ! Cela signifie quelque chose de différent pour chacun, et qui change au fil du temps. Je commence toujours par quelque chose de petit. Si je laisse tomber quelque chose par terre, par exemple, il se peut que je ne veuille pas la ramasser immédiatement. À ce moment-là, j’essaie de reconnaître cette résistance et je me mets au défi de la surmonter. Si j’y parviens, cette petite victoire contribue à renforcer ma discipline interne et ma détermination à faire quelque chose que je ne veux pas faire. Il s’agit d’une bonne pratique pour les grands défis.

Être conscient du temps qui passe: Si je peux me défier des distractions - alors je sais que j’ai une meilleure chance de succès dans mes études et de travail. L’élimination de la distraction permet à mon cerveau de savoir qu’il a suffisamment de temps et d’espace pour absorber le matériel pédagogique.

Poser des questions: La curiosité est l’ingrédient principal pour m’émerveiller de tout ce que je fais. Je sais que si je peux montrer un réel intérêt pour mes études et mon travail, alors mon cerveau me récompensera et me facilitera l’apprentissage du matériel pédagogique. L’apprentissage devient un peu un jeu – et moins intimidant.

Expliquer l’information: J’essaie toujours d’imaginer que je vais avoir besoin d’expliquer ce que je fais à un élève de 5e année. Cela signifie me poser des questions comme : « Est-ce que ce que je dis a du sens ? » « Comment puis-je rendre ma langue plus facile à lire ? » « Suis-je complet ? » Les grands esprits essaient toujours de soutenir leurs idées avec des explications claires.

Pratiquer l’écriture et le discours oral: Pour moi, la véritable pratique de l’écriture et de la parole viennent de la lecture et de l’écoute. Les grands écrivains ont beaucoup lus de grands écrivains. Les grands orateurs ont beaucoup écouté de grands orateurs. Ainsi, quand je lis un article ou j’écoute un discours – je m’intéresse souvent davantage aux patterns, aux rythmes et aux nuances des mots, des phrases, et du style de l’auteur. Prêter attention à ces éléments de présentation est important pour moi parce qu’ils me rappellent que je développe des compétences importantes en tant qu’apprenant et professionnel. Savoir que je développe une compétence m’aide à continuer à m’améliorer. Et quand je m’améliore, cela me donne la confiance nécessaire pour poursuivre mes objectifs même lorsque des difficultés temporaires et des défis surgissent.

 

Pascal Roulois: Tu sais Christopher, tu as tout compris sur ce qu’est apprendre. Et ce que le lecteur doit savoir, c’est que ce n’est pas moi qui t’ai enseigné cela. Ce sont tes propres réflexions, tes propres pratiques, tes propres décisions.

Alors bravo !

En quelques mots, tu as su synthétiser les bonnes pratiques que l’apprenant doit mettre en oeuvre. Et cela est à la portée de tous.

Je m’évertue à répéter que seul l’apprenant apprend. Or, de plus en plus, on fait porter la responsabilité de l’apprentissage sur le professeur, la pédagogie, les conditions d’apprentissage. On parle de moins en moins de la responsabilité de l’apprenant, comme si elle n’existait pas, comme s’il était un consommateur.

Quel que soit la pédagogie ou le professeur, le travail de l’apprenant est essentiel.

La mode est de rendre les apprentissages plaisants à coup d’icebreakers, d’animations, de distractions et autres ludifications. De l’autre côté, on diminue les exigences, les efforts attendus.

Donc, implicitement, beaucoup de personnes en viennent à croire qu’apprendre est ennuyeux.

En réalité, ce qui est plaisant est d’être capable de faire ce que l’on ne parvenait pas à faire auparavant. L’être humain ne sait pas voler, mais il sait construire des avions.

Suggérer que chaque apprenant crée son propre système d’apprentissage est parfaitement pertinent. C’est le meilleur conseil qui soit. Tout ce qui est extérieur à l’apprenant est de l’information. En revanche, la connaissance est une construction intime et personnelle à partir des informations.

L’apprenant connaissant est celui qui transforme les informations (donc le cours) pour les adapter à lui. Il est celui qui incarne son apprentissage. Cela le rend différent de l’apprenant informé qui est prisonnier du cours, qui reste prisonnier du traitement verbal de l’information.

Pour faire comprendre facilement cela, je vais faire l’analogie avec le cinema. Un acteur commun apprend son texte (l’information) puis il le joue de manière commune (l’information). Quel que soit le rôle, il joue comme il a l’habitude de faire. Il n’incarne pas son personnage. Il n’est pas habité par son personnage. Il n’a pas compris son personnage qui demeure toujours extérieur à lui.

Puis, tu as des acteurs comme Joaquim Phoenix. Ils vont chercher à comprendre le personnage, ils vont faire des recherches sur le contexte, sur les motivations, la psychologie, etc. Ces acteurs parviennent à personnaliser l’information (le texte) pour la transformer en connaissance. Et lorsqu’ils jouent, ils créent une information nouvelle, personnelle. Le texte d’input et le texte d’output sont différents. Les mots sont les mêmes, mais le sens est différent.

Beaucoup d’apprenants demeurent au stade du traitement verbal de l’information, comme un ordinateur. Ils n’accèdent pas au sens. Accéder au sens nécessite d’incarner son apprentissage.

Or seul l’apprenant est capable de faire cela. Personne ne peut le faire à sa place.

Et c’est génial que tu aies compris cela Christopher.

Tu parlais de zone de confort, et tu as encore raison. Il faut sortir de sa zone de confort, accepter de prendre des risques. Cela nécessite plusieurs choses:
• Avoir un état d’esprit approprié. Si on échoue, on recommence. On n’abandonne pas.
• Avoir un environnement bienveillant, qui accepte qu’on échoue.
• Ne pas travailler pour la note, et aller au delà des examens. Les examens, surtout standardisés, n’évaluent que ce qui est évaluable. Alors que nos connaissances se construisent beaucoup sur ce qui n’est pas évaluable. De même, on peut réussir ses examens sans avoir compris, et échouer en ayant compris.

Eliminer les distractions est en effet important. Or aujourd’hui, il existe beaucoup trop de distractions qui viennent concurrencer l’apprentissage. Les distractions offrent une récompense immédiate, alors que la récompense de l’apprentissage est loin d’être automatique, et elle peut se produire à plus long terme. Il faut donc apprendre à résister au court terme. Ca n’est pas facile. Des techniques comme le pomodoro peuvent aider en cela.

Poser des questions et expliquer sont effectivement essentiels. Ce que j’aime avec tes questions, c’est qu’elles sont suffisament larges pour amener des réponses synthétiques qui couvrent une grande partie de ce que tu dois apprendre, et qui ne transforment pas le processus d’apprentissage en jéopardy.

Les questions jéopardy sont bonnes pour apprendre des faits et des process simples. Mais quand on les applique à l’apprentissage de concepts, elles transforment ces concepts en faits et process, et l’apprenant ne voit pas les liens. Alors que ceux-ci sont essentiels.

J’ajoute que poser de bonnes questions et expliquer s’apprennent. Il y a des chercheurs spécialisés sur ces thèmes. Nous approfondirons ces sujets lors d’autres séances, parce que cela t’aidera dans ta profession.

Enfin, quand tu parles de pratiquer l’écriture et le discours, tu me bluffes par la profondeur de tes réflexions. Effectivement, il faut passer beaucoup de temps à s’inspirer des autres, et tu as l’intelligence d’aller au-delà ce qui est dit ou écrit. Tu t’intéresses aux non-dits, aux patterns. Une chose n’a de sens et n’est définie que par rapport aux relations qu’elle entretient avec les éléments au sein de son système.

Enfin dans le choix des 5 conseils que tu peux adresser aux apprenants, tu illustres parfaitement bien la nécessité rappelée par l’un de mes regrettés mentors, James E. Zull avec lequel j’avais longuement échangé, à savoir qu’apprendre doit équilibrer les phases d’acquisition et de production d’informations.

Avant de terminer cet entretien, et je te remercie pour ton temps, j’aimerais que tu nous expliques si tu étais un apprenant performant ou si tu l’es devenu. Autrement dit: de l’inné ou de l’acquis ?

D’autre part, pour une heure de cours avec un professeur, combien d’heures de travail personnel préconises-tu ?

Enfin, quel dernier secret souhaites-tu partager avec les apprenants ?

(La suite bientôt)