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La Gestion Mentale connut son heure de gloire dans les années 80-90, suscitant chez les enseignants, apprenants et parents une attente légitime, néanmoins démesurée. Mais qui n'a pas cherché le Graal ?

Après de nombreuses critiques, plus ou moins justifiées, cette discipline est tombée dans l'oubli, aussitôt remplacée par d'autres approches.

L'objet du présent article - le dernier sur la Gestion Mentale - est de proposer une critique constructive. S'il est facile de brûler ce que l'on a encensé, il est plus difficile d'aller à sa source, de l'expurger de toutes les approximations, d'employer les intuitions qu'eut monsieur de la Garanderie, et de les intégrer aux savoirs actuels. Le Graal est un mythe, mais c'est ce mythe qui donne du sens à la vie et rend possible un futur.

 

La première erreur de la Gestion Mentale fut à mon avis de créer un système, qui, comme (tout ?) système a raison en son sein mais se trouve en difficulté dès qu'il s'agit de se confronter aux autres systèmes. Si 10 équivaut à 10 en système décimal, 10 n'équivaut qu'à 2 en système binaire. On pourrait aussi dire qu'1+1=2, mais qu'un homme et une femme peuvent donner naissance à 1 ou plusieurs enfants, nous avons tous eu cette réflexion pour mettre en difficulté de manière métaphorique les mathématiques, l'ordre et nos parents !

Une fois qu'on élabore une théorie, et même si elle repose initialement sur des faits, des relations entre les faits et des comportements observables, elle s'enrichit de scories si on ne la confronte pas de nouveau à l'expérience sensible, et si on ne corrige pas sa position. Il n'y a pas de cognition sans émotion (vu que ce sont les amygdales qui filtrent les informations en parallèle avec les cortex associatifs), mais de nombreux chercheurs se font manipuler par leurs émotions parce qu'ils ont le sentiment d'avoir raison. Mais c'est un sentiment. En réalité, il faudrait toujours douter de tout, et surtout de soi, conserver cette humilité par rapport à la connaissance qui nous engloutit facilement, bref, adopter une attitude résolument philosophique. La meilleure image que je pourrais donner est la suivante : imaginez que le chercheur creuse son idée, comme on creuse la terre, pour s'approcher de la Vérité, mais que se faisant il s'éloigne de la surface où se trouvent autrui et d'autres vérités qui l'attendent. Difficile de faire machine arrière, nous sommes tous quelque part des terrassiers. Heureusement que les terrassiers sont nombreux.

S'en tenir à la Gestion Mentale, c'est donc s'enfermer dans une vérité partielle, mais on peut dire cela de n'importe quelle discipline, de l'histoire à la biologie en passant par les mathématiques, comme nous l'avons vu. La Vérité est dans l'expérience (à condition qu'on s'y confronte un certain nombre de fois dans les mêmes conditions, tout en demeurant ouvert à cette rupture statistique dans la loi des grands nombres), et le Génie dans le détail, Kant et Nietzsche en ont suffisamment parlé. La Gestion Mentale ne saurait se suffire à elle-même, mais se pose comme complément précieux d'autres approches, plus scientifiques, que vous trouverez sur le présent site.

L'erreur fondamentale de la Gestion Mentale a été à mon humble avis de présenter une vision confuse et mécaniste du profilage des individus. Il faut en effet rappeler qu'on n'est pas visuel, ni auditif ni kinesthésique, mais tout à la fois, et que c'est la tâche à laquelle nous sommes confrontés qui nous obligera à employer telle ou telle représentation du Réel. De la même manière, on est à la fois composant et opposant, motivé par la fin et par les moyens, et les paramètres P1 à P4, on les cherche encore dans la réalité, etc. En somme, c'est l'occasion qui fait le larron.

Mais cette tentative de profiler, et d'enfermer un individu dans un profil, est le propre d'autres disciplines. On peut énoncer par exemple le Big Five ou le champ de la psychométrie (test du QI, MBTI, etc.) si décriés par de nombreux neuroscientifiques qui mettent en avant la plasticité du cerveau, soit la capacité du cerveau à se modifier plus ou moins rapidement en fonction des expériences auxquelles il est confronté. La psychométrie est elle-même dénoncée par certains scientifiques qui l'enseignent, je prends pour témoin le professeur Joel Mitchell de l'université de Sydney, dans Normal Science, Pathological Science and Psychometrics. En fait tout profil, et plus largement toute évaluation, donne un instantané sans préjuger du futur. Bref, tout est possible.

Malgré tout, condamner fermement le profilage au motif qu'il ne donnerait qu'un instantané ne me semble pas être plus judicieux que s'en prévaloir comme outil de connaissance ultime de l'individu. Plusieurs raisons à cela. Toute notre expérience, toutes nos informations, et toute notre connaissance sont physiquement matérialisées par des réseaux neuronaux qui communiquent lorsqu'ils sont sollicités. Nous avons un passé, des habitudes cognitives, comportementales, (...) sur lesquels nous nous appuyons pour percevoir les données externes, les assembler pour leur donner un sens, les relier, émettre une idée abstraite puis l'expérimenter dans notre environnement. De plus, l'apprentissage statistique (statistic learning) qui s'appuie sur la théorie des grands nombres est la première forme d'apprentissage que nous rencontrons. Lorsqu'un phénomène se répète x fois en une série continue, nous nous attendons à ce qu'il se répète encore, et adoptons un comportement qui consiste à anticiper en se basant sur ce qui a fonctionné. Enfin, profiler un individu, c'est pouvoir mettre une étiquette qui, si imparfaite soit-elle, donne un nom à une foultitude de concepts, or le nom permet de manipuler l'objet qu'il désigne. Un nom présente dans ce cas un résumé de la chose nommée, qui en plus épargne la mémoire de travail et rend l'accès à la mémoire à long terme plus aisé.

En réalité, le bon profilage repose moins sur l'outil que sur le profiler qui ne doit pas être enfermé dans ses certitudes mais au contraire disposer d'une connaissance générale de l'ensemble des outils disponibles afin de pondérer son évaluation. Combien d'entreprises se privent de personnel compétent parce qu'elles reposent sur des systèmes d'évaluation fermés aussi bien que sur des évaluateurs fermés à tout autre système. « L'intelligence, c'est ce que mesure mon test » avait dit faussement Alfred Binet. En fait, quand on profile, on se trompe toujours, et je vais en donner un exemple récent. J'ai suivi une jeune femme qui éprouvait quelques problèmes et lui ai appliqué mon test pour vérifier ses habitudes évocatives (nature, fréquence, force), ainsi que plusieurs questions ouvertes. Elle semblait utiliser majoritairement des stratégies d'évocation auditive-verbale (emploi du langage) et ne se donnait que rarement des représentations visuelles. Mais c'est au détour d'une conversation anodine que cette jeune femme me révéla apprendre ses cours par répétition verbale sans se donner de représentation visuelle (en tout cas, elle n'en n'avait pas conscience), mais qu'en situation d'examen, elle tentait de voir ses cours comme dans son cahier et, forcément, trouvait son cahier mental vide de contenu ! D'où une explication partielle de son échec. Nous voyons ici l'illustration des limites du test, la nécessité d'être ouvert en tant que profiler.

La Gestion Mentale étant une philosophie de l'introspection, et c'est là ma dernière critique négative majeure, la tentation est grande, comme dans tout acte d'introspection, de fonctionner en circuit fermé ; de devenir en quelque sorte amoureux de son idée abstraite, aussi brillante et bien formulée soit-elle. Ce qui se passe dans notre cerveau est un ensemble complexe de reconstruction, d'interprétation, d'association, de création. En phase d'introspection, l'information tournerait apparemment en boucle entre le cortex associatif pariéto-temporo-occipital et le cortex associatif préfrontal (essentiellement le cortex préfrontal antérieur). L'introspection suppose de mettre en veille certaines zones du cerveau qui aident également à la compréhension et à la création de sens, comme les aires sensori-motrices. En cela, elle donne une illusion de la vérité. Imaginons que l'on rêve et que l'on soit emporté toujours plus profondément dans son rêve, coupé de la réalité sensible jusqu'à perdre tout sens de la réalité. Malgré tout, l'introspection est éminemment utile et malheureusement on se livre trop rarement à cet exercice.

Voyons maintenant les aspects positifs de la Gestion Mentale, et ils sont nombreux. Je ne vais pas tous les lister.

D'abord, il y a la notion essentielle de projet. On ne peut pas apprendre si on ne se donne pas un projet de sens, que ce soit à l'échelle micro ou macro, dans une intégration systémique. Par exemple, je me donne pour projet d'apprendre la conjugaison des verbes du 1er groupe, qui s'intègre dans des relations avec les autres groupes, et le tout dans la grammaire, puis la langue française, puis les langues étrangères, etc. L'intégration d'ensembles dans des ensembles plus grands, les uns étant en relation avec les autres, quelle que soit l'échelle. L'une des meilleures façons d'apprendre et de comprendre demeure encore de nourrir le projet d'enseigner au moment où on apprend.

Ensuite, il y a cette notion d'évocation, c'est-à-dire de se donner une représentation mentale (de ce qu'on voit, écoute, goûte, touche, sent) avant de manipuler cette représentation. Or, l'évocation est essentielle, et d'ailleurs les neurosciences cognitives nous apprennent qu'une bonne façon de montrer qu'on a compris est de faire un dessin et/ou de reformuler le concept avec ses propres mots. Ceci dit, on n'avait peut-être pas besoin des neurosciences pour affirmer cela ! Image et langage sont cependant les deux outils au service de la compréhension et de la créativité.

Nous avons tous des images mentales; elles sollicitent exactement les mêmes aires du cerveau que les inputs sensoriels (ce qu'on perçoit). Après avoir été décrié par les psychologues, le thème des images mentales redevient peu à peu populaire dans les travaux universitaires aux Etats-Unis

Par des exercices appropriés, on peut renforcer son pouvoir d'imagerie jusqu'à obtenir une précision remarquable, ce qui a des implications incalculables dans tous les actes de notre vie. On devient véritablement plus efficient en toute chose. On développe l'attention, la concentration, les réflexes (etc.)

Par conséquent, les images mentales sont aussi une solution privilégiée pour augmenter ses performances sportives : gestes plus sûrs, plus rapides, meilleur placement et utilisation de l'espace, meilleure sensibilité aux autres, anticipation, etc. Et il y a encore beaucoup à développer dans ce domaine, qui est peut-être celui où l'imagerie mentale serait le plus efficace. Je développerai une rubrique consacrée à l'application du développement cognitif au sport.

Antoine de la Garanderie a eu beaucoup d'intuitions à une époque où les neurosciences n'en étaient qu'à leur commencement. La phénoménologie (description des phénomènes) des gestes mentaux, même imparfaite, est une étape nécessaire vers la compréhension de ces phénomènes avant d'embrasser une vérité plus grande. La Gestion Mentale est donc une porte d'entrée vers autre chose de plus complexe ; une porte qu'il ne faut ni ouvrir en grand ni fermer définitivement. Et très sincèrement, un certain nombre de découvertes "récentes" en psychologie ou en neurosciences sont une redécouverte des travaux d'Antoine de la Garanderie.

Enfin, le rôle du praticien comme de l'apprenant est absolument prépondérant. Il y a de bons médecins, et d'autres qui le sont moins, quand la guérison dépend aussi – et surtout - du patient.

Je remercie donc feu Antoine de la Garanderie dont les travaux ont nourri mes réflexions (en dépassant l'adhésion et le rejet pour établir une vérité moyenne) et enrichi mes pratiques.

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